BERNARD PERROY

sa poésie, ses collaborations, ses liens...

 

« Ce qui s’approche à bruit d’abeille »
 
 de Bernard Perroy - article paru dans "Les Cahiers du Sens", 2012

Ce si beau thème du Mystère serait-il impossible à pénétrer ? Que dire ? Que faire ? Tant d’écrits… Tant de mots… Tant de silence ou de cris… Et pourtant, ce “noyau dur” qui n’échappe à aucune de nos vies ! Nous avons tous affaire avec lui. Mystère ou mystère ? Faut-il y mettre une majuscule ? Mystère, du sens, du Sens !? De quoi s’agit-il au fond quand nous parlons de mystère ? Réponse impossible, mais qu’en est-il de notre réponse ?
 

Tout ce jeu

 
Le mot “mystère” peut faire peur. En parler de manière détournée, avec l’image, les images de la poésie ? L’approche de ce mystère serait erronée, sans doute, si nous la nimbons de… mystère ! Certains partiraient vite à la conquête des cîmes, frisant l’abstraction ou l’hermétisme. D’autres le prendrons “à bras le corps” dans le concret de la vie, ce partage, ces gestes, ces mots qui cabriolent dans l’art du détail, dans ce chemin fait de senteurs, de saveurs, de visages, de paysages, de rencontres… Extériorité, intériorité et tout ce jeu du “dedans” et du “dehors” qui se répondent, quand la description du visible peut faire sourdre l’invisible, quand le don de l’instant peut donner accès à ce goût familier d’éternité, quand l’infime et l’immense, le proche et le lointain s’interpénètrent, quand nos gaucheries-mêmes et nos limites savent se faire le siège de ce qui nous dépasse, de ce que l’on porte en soi de plus grand que soi-même…
 

Mystère et désir

 
Ce manque de certitude, les grandes questions de la mort, de la vie, de ses joies, ses souffrances, du pourquoi du monde, de ce que l’on pressent “au-delà”, “en-deça”, en “filigrane”, etc. Et même avant cela, cette part en nous irréductible de manque, de solitude, d’incomplétude… Que faire avec tout cela ? Nous sommes en chemin… Ce creuset d’incertitude, cette part du mystère dans nos vies nous met en mouvement, attise le désir. Il y a une forte corrélation entre mystère et désir. C’est bien souvent ce qui nous pousse à chanter, à peindre, à écrire. J’aime le titre et ce que nous partage James Sacré dans son recueil : « Le désir échappe à mon poème » (1). James Sacré décline, avec réalisme et une part de provocation qui nous remet magnification en question, cette part du désir, sexuel ou symbolique, crue ou imagée, et à quelque niveau que ce soit de notre vie ou de notre expérience d’écriture… Et James Sacré avoue : « Les mots qui ne savent pas. Le mot désir / Qui n’a rien dit. » Constat loyal, mais qui n’est pas une démission, aussi bien du côté du poète que du lecteur : « Que désires-tu lecteur en me lisant ? »
 

Pas après pas

 
« Mystère de notre présence au monde. Mystère de ce qui nous entoure, de ceux qui nous entourent. Mystère accru par les limites de notre perception du monde – malgré nos prothèses. La face cachée du monde restera en grande partie dans l’ombre » (2). Là encore, ce loyal constat n’empêche pas Hamid Tibouchi, peintre et poète, de marcher sans cesse à la rencontre du mystère. Nous serons toujours dans un questionnement, et c’est paradoxalement cela qui nous fait avancer. Une marche, un pèlerinage, un nomadisme, un chemin donc, « Plus loin dans l’inachevé » pour reprendre le titre d’un recueil de Pierre Dhainaut (3) qui précise dans son « Journal des bords » : « À cette parole qui est la nôtre, qui est plus que la nôtre, nous ne serons loyaux que dans l’approfondissement, mais la loyauté consiste aussi à éviter le ressassement. »
 

Se laisser approfondir

 
Aussi, le Mystère, ou le mystère, n’est-il pas “mystérieux” pour en rester là, pour nourrir nos radotages parce qu’il resterait à jamais fermé, étranger, inabordable… Bien au contraire, « il arrive que le mystère soit proche. Ce don d’être encore là jour après jour, d’ouïr le cri, le chant, l’envol, de poursuivre la trace de la brume, au travers du sang vif du couchant » (4). C’est selon le poète Gilles Baudry « ce qui ne passe pas / dans ce qui passe // ce qui se tait / sous les nuances du silence / et qui s’approche / à bruit d’abeille » (5). Le mystère se laisse approcher – et/ou s’approche de nous - et c’est notre vie-même, prise de l’intérieur… Le mystère n’est là que pour se laisser connaître et approfondir, toujours et encore, de façon nocturne ou lumineuse, dans cette expérience que nous faisons parfois de la perception renouvelée vis-àç-vis des choses, souvent les plus anodines, dans cette perception que nous avons, à la fois toujours plus intime et ignorante, avec l’objet, avec un paysage, avec l’autre, avec soi-même, avec l’Autre… l’instant d’une conversation, d’un échange de regards, d’une promenade, d’une lecture… On entre dans le mystère comme dans un tableau, et pour reprendre les mots de Judith Chavanne : « On entre dans un tableau / comme dans un paysage, par le détail / que la lumière ou le regard illumine » (6).
 

Sur le chemin des surprises

 
Alors, devant le mystère, soyons ouverts, disponibles, accueillants, écoutants, regardants, jouants, joueurs, vivants ! Avec ce doute non point nihiliste ou narcissique, mais bien plutôt celui de l’enfant curieux, sachant que nous avons toujours “presque tout” à découvrir sur ce chemin des surprises. « Le véritable artiste n’est pas le capitaine au long cours qui navigue sur l’océan étroit des certitudes, mais le batelier modeste qui vagabonde sur les multiples affluents du doute, jonchés de surprises et de découvertes de toutes sortes » (2). Et de ces multiples expériences, laisser des traces, peintes, écrites, musicales… Mais toujours dans cette disposition d’apprentissage de la part de celui qui a chaque jour tout à reprendre (ou à perdre), dans cette dimension de gratuité et d’humble retrait : « L’urgence lente de dire et de se taire » (5)
 
                                                                                                                        Bernard PERROY
 
 
Notes :
(1) James Sacré, Le désir échappe à mon poème, Al Manar, 2009
(2) Hamid Tibouchi, Portées, notes d’atelier, La Lettre volée, 2010
(3) Pierre Dhainaut, Plus loin dans l’inachevé suivi de Journal des bords, Arfuyen, 2010
(4) François Cheng, Vraie Lumière née de vraie nuit, avec lithographies de Kim En Joong, Cerf, 2009
(5) Gille Baudry, Instants de préface, Rougerie, 2009
(6) Judith Chavanne, À ciel ouvert, L’Arrière-Pays, 2011
 
paru dans « Les Cahiers du Sens » n°22 sur « Le mystère », éd. Le Nouvel Athanor 2012



 
Créé avec Créer un site
Créer un site gratuitement